7. La consommation des boissons exotiques à Bordeaux
Voir la localisation sur le planProfitant de la prospérité de leur port tourné vers l’Amérique et l’Asie, les notables bordelais développent un goût précoce et particulièrement prononcé pour les boissons exotiques.

Service à boissons chaudes, manufacture des Terres de Bordes, Bordeaux, 1787-1790, porcelaine, collection privée, Monsieur Jack de Beurville et musée des Arts décoratifs et du Design
Martin Szekely, table basse Solaris, exemplaire n°1/8, 2007 - Don Sophie et Alain Minc, 2020 (Inv. madd 2020.24.4) © madd-bordeaux - I. Gaspar Ibeas
D’abord consommés comme médicaments, le thé, le café et le chocolat rencontrent bientôt un succès spectaculaire parmi les élites françaises, notamment à Bordeaux. Le Port de la Lune, ouvert sur la façade atlantique, joue, en effet, un rôle de premier plan dans l’approvisionnement de ces denrées exotiques sur le territoire français. La manufacture des Terres de Bordes propose donc à ses clients des services à boissons chaudes aux formes simples, souvent inspirées de l’orfèvrerie, mais aux décors d’une infinie variété, qui témoignent du talent de ses peintres. Les verseuses, les sucriers, les tasses et leurs soucoupes se peuplent de gracieux rinceaux colorés, de délicats bouquets de fleurs, de charmants paysages
ou encore d’oiseaux au plumage chamarré. Ils forment ainsi une symphonie colorée propre à égayer les intérieurs aristocratiques et bourgeois. On imagine alors sans peine le plaisir partagé par les élites, qui dégustent en petit comité une tasse de thé ou de chocolat, tout en commentant les événements politiques qui agitent le pays ou le dernier roman à la mode.

Cabaret « tête-à-tête », manufacture des Terres de Bordes (marque des Verneuilh), 1787-1790, porcelaine, musée des Arts décoratifs et du Design (inv. D 2005.3.8.1 à 6) © madd-bordeaux – L. Gauthier
La consommation de ces produits exotiques prend à ce point racine parmi les usages des élites car elle rencontre le désir de sociabilité qui se développe particulièrement au XVIIIe siècle. Si la vie sociale de la noblesse demeure contrainte par le devoir de tenir son rang, notamment en recevant des personnes de statut égal ou supérieur dans des espaces d’apparat, le développement de la vie privée amène néanmoins à concevoir la sociabilité autrement, comme un moyen d’entretenir des discussions avec des personnes dont on partage les vues et les aspirations intellectuelles, auxquelles on porte de l’affection, quel que soit leur rang. La distribution des espaces au sein des demeures témoigne de cette tendance. Les pièces d’apparat perdurent avec l’enfilade, qui permet de respecter le protocole social. En revanche, de nouvelles pièces apparaissent, plus intimes, dont l’accès est réservé aux proches du maître ou de la maîtresse de maison. La consommation des boissons exotiques à domicile s’enracine dans cette nouvelle sociabilité intime. Elle est permise par la création de services à boissons chaudes dédiés, que l’on dispose dans les salons, les boudoirs et même les bibliothèques. On parle ainsi de cabarets, ce terme renvoyant au plateau assurant le transport des pièces, tandis que les déjeuners trouvent leur référence davantage dans le moment de la journée où ces boissons sont consommées, c’est-à-dire particulièrement le matin. Ces breuvages peuvent néanmoins faire l’objet de collations au cours de la journée ou bien clôturer le repas, comme c’est de plus en plus le cas pour le café à la fin du XVIIIe siècle. La plupart de ces services sont conçus pour un nombre réduit de convives : on parle ainsi de « solitaire » ou d’« égoïste » pour désigner un ensemble destiné à un seul individu, et de « tête-à-tête » lorsqu’il peut servir à deux personnes. Cela n’exclut pas pour autant des services beaucoup plus conséquents.

Cabaret et son coffret, 1787-1790, Bordeaux, manufacture des Terres de Bordes (les cuillères datent du XIXe siècle), porcelaine, don de l’Association des Amis du madd-bordeaux © madd-bordeaux – L. Gauthier
La consommation des boissons chaudes devient tellement ancrée dans les habitudes des élites que l’on voit se multiplier les nécessaires de voyage, afin de pouvoir prendre ce type de collation à tout moment. Le plus célèbre est sans doute celui conçu par Henri-Nicolas Cousinet et offert par Louis XV à la reine Marie Lec- zinska en 1729 à l’occasion de la naissance du dauphin, (Paris, musée du Louvre). La manufacture des Terres de Bordes n’échappe pas à cette mode : le musée des Arts décoratifs et du Design de Bordeaux vient d’acquérir un coffret comportant un cabaret en porcelaine de Bordeaux (image ci-desssus), composé d’une théière et d’un pot à sucre de forme cylindrique, et de quatre tasses avec leurs soucoupes, rappelant à la fois la fonction polyvalente d’une telle verseuse, mais peut-être aussi le goût prononcé des Bordelais pour le thé. Les décors de camaïeux représentant des trophées sur le thème de la musique ou du jardinage, motifs légers et primesautiers, s’accordent parfaitement avec la fonction et la sociabilité associées à ce type de nécessaires.

Tasse litron et sa soucoupe, manufacture des Terres de Bordes (marque des Verneuilh), 1787-1790, porcelaine, collection privée © madd-bordeaux – L. Gauthier
On constate que la préparation de chacune de ces boissons requiert un matériel spécifique qui appelle la création de nouvelles formes. Si les arts du métal sont privilégiés pour leur capacité à préserver la chaleur et le prestige attaché aux matériaux mêmes, la porcelaine, alors très à la mode, est également fréquente dans les intérieurs des élites et s’inspire volontiers des formes développées par les orfèvres. À Bordeaux, la théière d’orfèvrerie adopte souvent une apparence piriforme ou sphérique, selon un modèle chinois. En porcelaine en revanche, le modèle sphérique est rare et la plupart des théières présentent une forme cylindrique, popularisée par les fabriques parisiennes et la manufacture royale de Limoges.

Théière, manufacture des Terres de Bordes (marque des Verneuilh), 1787-1790, porcelaine, collection privée © madd-bordeaux – L. Gauthier
Quelques trous à la naissance du bec font office de passoire et filtrent les feuilles de thé. Si les cafetières et les chocolatières d’orfèvrerie sont souvent montées sur trois pieds, leurs équivalents en porcelaine de Bordeaux sont généralement à fond plat ou posées sur un piédouche de faible hauteur. Le bec est placé le plus haut possible, afin que le marc de café reste tassé dans le fond. Contrairement aux objets orfévrés, on ne peut différencier les chocolatières des cafetières en porcelaine par la présence, dans le couvercle, d’un orifice pour faire passer le moussoir. Les verseuses pouvaient, en effet, être utilisées indifféremment pour les deux boissons. On pense toutefois que les verseuses munies d’une anse latérale sont davantage réservées au service du chocolat.

Cafetière, manufacture des Terres de Bordes (marque d’Alluaud et Vanier), 1787-1790, porcelaine, musée des Arts décoratifs et du Design (inv. D 2005.3.9) © madd-bordeaux – L. Gauthier

Chocolatière, attribuée à la manufacture des Terres de Bordes, 1787-1790, porcelaine, musée des Arts décoratifs et du Design (inv. D 78.5.104/7) © madd-bordeaux – L. Gauthier
La manufacture des Terres de Bordes développe également une typologie très variée de tasses, allant de la tasse litron à la tasse trembleuse, de la tasse à la reine au gobelet, en passant par les tasses « à limonadier » et les « triboulettes à soucoupes ». Pour ces pièces de service, on privilégie en effet la céramique, moins conductrice de chaleur.

Tasse trembleuse et sa soucoupe, manufacture des Terres de Bordes (marque des Verneuilh), 1787-1790, porcelaine, collection privée © madd-bordeaux – L. Gauthier

Deux tasses litrons et leurs soucoupes, pot à sucre et pot à lait, manufacture des Terres de Bordes (marque des Verneuilh), 1787-1790, porcelaine, collection privée © madd-bordeaux – L. Gauthier

Tasse trembleuse et sa soucoupe, manufacture des Terres de Bordes (marque des Verneuilh), 1787-1790, porcelaine, collection privée © madd-bordeaux – L. Gauthier
La porcelaine des Terres de Bordes rencontre un vrai succès puisqu’elle fait même l’objet d’exportations à l’étranger. Dans le Journal de Guyenne du 23 octobre 1788, on lit ainsi : « M. Vannier […] fait aussi des envois pour l’étranger, et assortit des services dépareillés, de toutes sortes de desseins». Cela nous permet de supposer qu’il existe encore de l’autre côté de l’Atlantique des services à boissons chaudes méconnus en porcelaine de Bordeaux, que nous ne pouvons qu’espérer voir réapparaître à l’avenir.
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